Violences éducatives ordinaires : pourquoi la France a légiféré si tard et pourquoi l’enjeu dépasse désormais la loi
En juillet 2019, la France a finalement interdit les violences éducatives ordinaires (VEO), rejoignant tardivement la liste des pays européens ayant inscrit dans la loi que l’autorité parentale doit s’exercer sans violences physiques ni psychologiques.
Ce vote a marqué la fin d’un long décalage entre la France et ses voisins, mais aussi le début d’un chantier bien plus vaste : transformer une culture éducative profondément imprégnée de violences banalisées et accompagner les parents dans une transition qui touche autant l’intime que le collectif.
Un retard révélateur : la persistance d’une culture éducative violente
Si la France a été l’un des derniers pays à légiférer, c’est d’abord parce que les VEO y sont restées longtemps socialement acceptées.
La fessée “qui ne fait pas de mal”, les cris “pour se faire respecter”, les humiliations pour faire “réfléchir” : autant de pratiques héritées, transmises, et rarement questionnées.
Pendant des décennies, ces gestes ont été perçus comme des outils éducatifs légitimes. Ils ont façonné une culture où la violence même légère, même involontaire était considérée comme un passage obligé pour élever un enfant.
Un cadre juridique flou qui a entretenu l’ambiguïté
Avant 2019, le Code civil ne mentionnait pas explicitement l’interdiction des violences éducatives. Cette absence de clarté a laissé prospérer l’idée d’un “droit de correction” implicite, parfois même invoqué dans des décisions judiciaires.
La loi du 10 juillet 2019 a mis fin à cette zone grise en inscrivant noir sur blanc que toute forme de violence est incompatible avec l’autorité parentale.
Une pression internationale décisive
Le Conseil de l’Europe avait déjà rappelé à la France qu’elle ne respectait pas pleinement ses engagements internationaux, notamment la Convention internationale des droits de l’enfant.
Ce rappel a joué un rôle majeur dans l’accélération du processus législatif.
La France est ainsi devenue l’un des derniers pays européens à interdire explicitement les VEO, un retard qui interroge sur la place accordée à l’enfant dans la société française.
L’enjeu actuel : comprendre, prévenir, accompagner
Si la loi était nécessaire, elle n’est qu’un point de départ. Car interdire ne suffit pas à transformer des pratiques profondément enracinées.
Les recherches en neurosciences affectives et développementales ont profondément renouvelé la compréhension des effets des VEO et éclairent sur l'impact des VEO sur le développement et la qualité de la relation parent-enfant. Elles montrent que les cris activent les circuits de stress, les humiliations altèrent durablement l’estime de soi, les menaces perturbent le sentiment de sécurité et les violences physiques et psychologiques (cris, menaces, chantages, mise à l'écart) modifient les réseaux neuronaux liés à la confiance et à l’attachement.
Ces découvertes confirment ce que de nombreux adultes expriment en thérapie : les violences subies dans l’enfance laissent des traces durables, parfois invisibles mais toujours signifiantes. Elles se manifestent notamment dans la manière dont se tisse, à l’âge adulte, une confusion entre amour et violence, qui conduit à entretenir des relations marquées par des dynamiques de domination et de soumission, et à reproduire ces schémas dans l’ensemble des sphères de la vie — professionnelles, amicales ou sociales — où l’on peut tolérer ou normaliser des comportements violents en les interprétant comme des formes d’attention, de loyauté ou de reconnaissance.
Sortir des cycles transgénérationnels de violence
Dans les lieux de thérapie, les adultes évoquent souvent des enfances marquées par des humiliations répétées, des cris constants, des punitions disproportionnées, un climat familial imprévisible, des difficultés relationnelles à l’école ou dans la fratrie.
Ces expériences façonnent des schémas émotionnels et relationnels qui se rejouent ensuite dans la parentalité. La reproduction des VEO n’est pas un choix conscient : c’est souvent la conséquence d’un héritage non questionné.
Accompagner les parents, c’est leur permettre de comprendre leurs réactions, de se défaire des automatismes hérités et de construire une relation plus sécurisante et surtout cohérente avec leurs enfants.
Informer, soutenir, outiller : un impératif de santé publique
Pour transformer durablement les pratiques éducatives, il faudrait par conséquent communiquer massivement sur les conséquences des VEO, former les professionnels de l’enfance, proposer des espaces d’écoute et de soutien, offrir des outils concrets pour gérer les émotions, les conflits, la fatigue, accompagner les familles dès la grossesse, valoriser les approches éducatives fondées sur la coopération et la sécurité affective.
L’objectif n’est pas de culpabiliser les parents, mais de leur donner les moyens de faire autrement.
Vers une culture éducative renouvelée
La loi de 2019 a posé un cadre clair.
Mais le véritable changement se joue aujourd’hui : dans les familles, les écoles, les institutions, et dans la manière dont la société considère l’enfant.
Transformer la culture éducative française, c’est reconnaître que la violence même “ordinaire” n’a jamais été un outil d’apprentissage.
C’est aussi offrir aux parents un accompagnement à la hauteur des défis qu’ils rencontrent, et permettre aux enfants de grandir dans un environnement où la sécurité affective n’est plus une option, mais un droit fondamental.