Je dois le dire sans détour : la France a mis un temps déraisonnable à admettre qu'on ne frappe pas un enfant pour l'éduquer. Quand la Suède l'a fait dès 1979, quand la quasi-totalité de ses voisins européens avaient déjà légiféré, la France, elle, résistait. Il aura fallu, en 2015, une condamnation du Comité européen des droits sociaux, l'organe du Conseil de l'Europe chargé de veiller au respect de la Charte sociale européenne pour que notre pays soit officiellement rappelé à l'ordre car le droit français ne prévoyait pas d'interdiction suffisamment claire, contraignante et précise des châtiments corporels. C'est dire à quel point la France a été, sur ce sujet, l'un des pays les plus réfractaires d'Europe. Il aura fallu ce rappel à l'ordre venu de l'extérieur pour que le législateur se décide enfin, quatre ans plus tard, à inscrire dans le Code civil que l'autorité parentale s'exerce sans violence.
La loi du 10 juillet 2019 a donc fini par voir le jour. Elle a modifié l'article 371-1 du Code civil pour y affirmer que l'autorité parentale doit s'exercer sans violences physiques ni psychologiques. C'était une avancée réelle, et pourtant elle demeurait jusqu’à ce jour incomplète. Car nulle part le texte ne nommait explicitement la fessée ou la gifle. Cette absence de nomination a, pendant 7 ans, laissé courir une ambiguïté que certains juges ont continué d'habiter : l'idée qu'il subsisterait, à côté de la loi, un vieux « droit de correction » coutumier, tolérable dès lors que le geste restait « léger » et « proportionné ».
Il faut ici souligner que la loi votée en 2019 relevait exclusivement du droit civil. Sa portée était avant tout symbolique et pédagogique, notamment en prévoyant un renforcement des politiques de sensibilisation et de soutien à la parentalité. En cas de violence avérée, c'était donc davantage vers l'accompagnement, les actions d'éducation à la parentalité et la sensibilisation, que la loi orientait la réponse, et non vers le tribunal correctionnel.
L'année 2026 a fondamentalement changé la nature de la réponse. Ce n'est plus le droit civil qui parle, mais la chambre criminelle de la Cour de cassation, c'est-à-dire le droit pénal lui-même. En fermant définitivement la porte au droit de correction, elle ne se contente plus d'énoncer un principe : elle rend pleinement applicables, sans échappatoire possible, les sanctions pénales qui existaient déjà sur le papier, soit jusqu'à 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende pour des violences commises par un parent sur un enfant de moins de 15 ans. La différence est de taille puisque l’on passe désormais d’une simple invitation civile à se réformer à une sanction pénale effective, sans aucune zone où le juge pourrait encore excuser un geste au nom d’un objectif éducatif, celui du fameux « C’est pour ton bien », si bien analysé par la psychanalyste Alice Miller.
C'est cette ambiguïté-là que l'arrêt du 14 janvier 2026 vient précisément dissoudre. La Cour de cassation a affirmé, sans réserve possible, qu'aucun fait justificatif tiré d'un droit de correction n'existe en droit français. Autrement dit : la loi de 2019 ne souffrait d'aucune exception, et il aura fallu attendre 2026 pour que la justice le dise clairement : toute violence physique exercée sur un enfant est désormais, sans ambiguïté, non seulement dénuée de toute vertu éducative, mais interdite et pénalement sanctionnée.
Je ne pourrais pas écrire sur cette avancée que j’estime majeure sans évoquer mon propre engagement long de 20 ans. J'ai commencé ma carrière de thérapeute en accompagnant des familles, à une époque où parler d'éducation sans violence me faisait systématiquement être rangée dans le clan des laxistes, de celles et ceux qui « abandonnent et insécurisent » leurs enfants par manque de cadre, faisant d’eux des « enfants rois ». J'ai créé et animé sur Facebook un groupe de soutien à la parentalité bénévole qui a compté jusqu’à 5000 membres (j’en profite pour témoigner ma reconnaissance envers les 8 modératrices qui l’ont alimenté avec moi, avec une conviction et un engagement sans failles), co-écrit un livre intitulé « Je crois en toi ! Pourquoi et comment valoriser les enfants » et mis sur pied une formation à l'éducation dite bienveillante destinée aux parents, aux professionnels de l’enfance et de la relation d’aide, sous-tendue par une approche qui rompt frontalement avec l'éducation classique, celle où l'autorité et l'amour restent, sans qu'on ose le nommer, associés à la violence. J'étais alors, dans mon entourage, l'une des rares mères et professionnelles à remettre en cause et en question mon mode et mon modèle d'éducation, et à profondément désirer briser la roue d’une répétition séculaire. J'ai élevé mes 4 enfants en m'exerçant à cette bienveillance éducative jour après jour, animée par l'état d'esprit du pionnier qui doute, mais qui ouvre la voie d’un travail patient et minutieux de désapprentissage.
Alors oui, je suis profondément heureuse que cette clarification arrive enfin en 2026, après tant d'années où j'ai porté seule dans mon coin ou quasi, cette conviction éminemment politique. Il s’agit pour moi d’une victoire concrète qui m’invite à continuer à nourrir l’espérance que dans les années à venir, le respect des droits fondamentaux de l'enfant cessera d'être un combat de pionniers pour devenir un principe partagé.
Je ne pourrais d’ailleurs pas parler des droits de l'enfant sans évoquer Janusz Korczak ni lui rendre hommage. Médecin, pédagogue, il fut l'un des premiers à affirmer que l’enfant est une personne et un sujet doté de droits, dont celui, fondamental, au respect de son intégrité physique et morale. Il a passé sa vie à défendre cette idée dans ses orphelinats de Varsovie, et il l'a portée jusqu'au bout en refusant, en 1942, de sauver sa propre vie pour ne pas abandonner les enfants de son orphelinat promis à la déportation. Il les a accompagnés jusqu’à Treblinka, incarnant jusqu’au bout son principe fondateur : l’enfant est une personne, et sa dignité, inviolable. Ce que l'arrêt de janvier 2026 acte, avec un siècle de retard sur son intuition, est exactement ce que Korczak enseignait déjà : la dignité d'un enfant ne se négocie pas au nom d'un objectif éducatif.
Il serait néanmoins naïf de croire qu'un arrêt, même historique, suffit à défaire ce que des siècles de tradition ont sédimenté. Le troisième baromètre de la Fondation pour l'Enfance le rappelle avec une rudesse nécessaire : 83 % des parents déclarent avoir eu recours à au moins une violence verbale ou psychologique au cours des douze derniers mois, et 37 % à au moins une violence physique. Et nous parlons ici uniquement de ce qui est délibérément avoué et reconnu. Ces chiffres ne disent néanmoins pas l'échec de la loi mais plutôt l'ampleur du chantier qui reste devant nous. Car la violence éducative est avant tout un mécanisme transmis, souvent à l'insu de celles et ceux qui la reproduisent, empreints de la confusion majeure qui est faite depuis toujours entre l'autorité par la peur et l’amour, une association qui perpétue la violence éducative et les relations dysfonctionnelles depuis des siècles. Décontracter ce réflexe ancien, génération après génération, foyer après foyer, est un processus qui prend du temps : celui du soutien concret apporté aux parents, et surtout de cette prise de conscience responsable nécessaire qu'il est possible de choisir, à tout moment, de ne pas transmettre cet héritage délétère.
Par ailleurs, je voudrais également mettre en lumière un constat qui me semble essentiel : cet arrêt n'a pas fait la une. Il n'a suscité ni débat de plateau, ni mobilisation, ni le sursaut collectif qu'on aurait pu attendre d'une décision qui referme, deux siècles après qu'elle eut été posée, une jurisprudence entière. Mais pourquoi ce silence ?
D'abord parce que comme je l’ai dit précédemment, la France n’a jamais placé ce sujet dans ses priorités. Ensuite, parce qu'il ne s'agit pas d'une loi. En effet, une loi se vote et se débat : elle a une date de promulgation, des porte-parole, une mobilisation associative en amont, un vocabulaire simple à relayer comme « la fessée interdite ». Un arrêt de cassation, lui, n'a rien de spectaculaire car il parle le langage du droit, et non celui de l'opinion. Il fallait, pour le comprendre, déjà savoir qu'il existait un flou à combler, ce qui suppose d'avoir suivi le dossier depuis 2019, ce que peu de gens, en dehors des professionnels de l'enfance concernés et du droit, ont fait.
En outre, et c'est peut-être le plus révélateur, parce que le grand public croyait déjà l'affaire close. En 2019, les médias avaient largement annoncé « la fin de la fessée ». Dans l'imaginaire collectif, le sujet était refermé depuis sept ans. Que la justice ait continué, entre-temps, à admettre en pratique ce que la loi interdisait en principe, voilà une nuance trop fine pour la plupart des circuits d'information, et trop dérangeante, aussi, pour une société qui préfère penser qu'elle a déjà réglé ses vieux comptes avec la violence plutôt que d'admettre qu'elle continue, sous une forme discrète, à s'y accrocher.
Il y a enfin, à mon sens, une raison plus intime en lien avec ce que mon travail sur les mémoires transgénérationnelles m'amène à observer sans cesse. Ce sujet ne concerne jamais un « autre » abstrait : il touche à l'enfance de chacun. Il convoque des souvenirs enfouis, des loyautés familiales, des gestes qu'on a reçus et des violences psychologiques silencieuses sans jamais avoir eu le droit de les questionner. Or, ce qui n'a pas été digéré ne se raconte pas facilement ; il se tait et se transmet en silence quand il n’a pas la possibilité de trouver de voie d’expression. C'est ma lecture personnelle, mais je crois qu'une actualité qui touche à cet ordre affectif intime se heurte à un mur bien plus solide que n'importe quelle indifférence médiatique, non par mauvaise volonté collective, mais parce que regarder cette question en face oblige chacun.e à regarder aussi sa propre histoire, mais aussi ses propres comportements.
C'est précisément pour cette raison que ce silence mérite d'être rompu. Un arrêt qui ferme deux siècles de jurisprudence ne devrait pas passer inaperçu ; il devrait, au contraire, être l'occasion d'une conversation collective sur ce que nous transmettons, sur ce que nous choisissons de ne plus transmettre, et sur le fait qu'un droit, pour changer une société, a besoin d'être connu et reconnu autant que voté.
La loi a tranché cette année. Il revient désormais à chacun·e de comprendre que nos responsabilités d’aimer et d’éduquer n’ont jamais exigé de blesser pour exister. À nous, collectivement, de transformer cette avancée juridique en avancée culturelle, pour que grandir en France signifie enfin grandir en sécurité, unique condition pour espérer réparer une société malade de la violence à tous ses étages.
Sources : Cour de cassation, chambre criminelle, arrêt du 14 janvier 2026 (pourvoi n° 24-83.360) ; loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 ; Comité européen des droits sociaux, décision du 4 mars 2015 ; troisième baromètre de la Fondation pour l'Enfance (2026) ; Livre « C’est pour ton bien : racines de la violence dans l’éducation de l’enfant » d’Alice Miller paru en 2015 aux éditions Flammarion, Champs essais ; Livre « Je crois en toi ! Pourquoi et comment valoriser les enfants » de Maria Basque, Isabelle De Lisle, Karine Le Goaziou et Ostiane Mathon, paru en 2016 aux éditions Le Souffle d’Or.
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