Il y a, dans l'univers symbolique du Lion qui colore la période astrologique dans laquelle nous venons d'entrer, quelque chose qui ressemble à une promesse cosmique. Ce signe de feu, régi par le Soleil, l’astre qui symbolise la source première de toute lumière et de toute vie, porte en lui une vocation à rayonner le « don originel » plutôt que la vanité. La vocation de l’énergie Lion est d'éclairer et de réchauffer, mais pas à la manière d’un ornement. Cette nuance, en apparence subtile, est en réalité fondamentale, car c'est précisément là que se joue l'écart entre sa lumière et son ombre.
Dans la tradition hermétique et néoplatonicienne, le Soleil est l'image du Bien absolu, ce que Platon, dans La République, désignait comme « l'idée des idées », celle qui rend toutes les autres visibles. De même, le principe solaire du Lion est une puissance de révélation : il illumine ce qui existe et rend possible la vision en donnant à chaque chose sa forme reconnaissable. Jung, quant à lui, voyait dans le Soleil l'archétype du Soi, c’est-à-dire le centre organisateur de la psyché qui tire l'individu vers l'accomplissement de ce qu'il est profondément. Vivre intérieurement notre part Lion reviendrait ainsi à être traversé.e par un appel constant à l'expression de soi, à l'authenticité souveraine, à ce que l'on pourrait nommer, en empruntant à Paul Ricœur, une ipséité, cette identité narrative qui se déploie dans la fidélité à soi-même à travers le temps.
Le Lion dans sa plénitude possède une générosité d'être rare. Il donne de lui-même avec une largesse naturelle, sans calcul, comme le soleil qui déploie pleinement ses rayons. C'est peut-être la raison pour laquelle les grands bâtisseurs, les figures royales au sens noble du terme, les thérapeutes charismatiques et les artistes habités sont souvent associés à cette constellation symbolique. Ils savent tenir un espace, insuffler une vision et initier des commencements. Ils ont le courage de l'exposition, cette capacité à se placer au centre du cercle sans se recroqueviller. Et leur cœur, lorsqu'il est ouvert, est d'une chaleur qui attire autant qu'elle protège.
Et c'est d’ailleurs à cet endroit précis que son ombre peut s'y tapir.
L'ombre, au sens jungien, n'est pas l’opposé de la lumière mais plutôt ce que la lumière elle-même produit lorsqu'elle se concentre trop intensément en un seul point. L'ombre du Lion ressemblerait alors plutôt à une lumière devenue aveuglante, à un acte de générosité retourné en possessivité ou encore à un esprit de souveraineté cristallisé en orgueil. Ce retournement est insidieux précisément parce qu'il prend racine dans la vertu. On part d'une vision juste, d'un élan sincère et d'une conviction profonde que ce que l'on porte est vrai mais peu à peu, la vision juste se referme sur elle-même, la conviction devient certitude et la certitude devient dogme.
Dans un contexte collectif, puisque le Lion est un signe qui gouverne naturellement les groupes et les organisations, cette dynamique prend une acuité particulière. Le Lion est fait pour occuper une place centrale. Il a le sens de la hiérarchie, de l'architecture d'ensemble et de ce qui doit être ordonné pour que quelque chose advienne. En effet, toute organisation vivante a besoin d'un principe directeur et d'un centre de gravité qui empêche le système de se disperser.
Mais le Lion peut, dans son ombre, confondre le fait d'occuper le centre avec le fait d'être le centre. Il peut glisser du « Je porte une vision » au « Je suis la vision ». Et cette confusion produit dans le réel des effets profondément déstabilisants. Car si la vision d'un seul devient l'unique boussole, les autres membres du collectif cessent d'être des co-créateurs pour devenir des exécutants. Ils restent dans le projet, mais quelque chose en eux s'éteint, ce quelque chose étant précisément leur propre feu, leur singularité et leur part d'initiative et d'inventivité.
Boris Cyrulnik, spécialiste de la résilience, a mis en évidence combien l'être humain a besoin, pour se construire et se reconstruire, d'être reconnu dans son altérité en n’étant pas absorbé dans la vision de l'autre, mais tenu dans sa propre singularité par le regard de l'autre. Ce que le Lion ombrageux ne voit pas toujours, c'est que sa propre lumière peut projeter une ombre sur celles des autres, non par malveillance, mais plutôt par excès d'intensité.
Il existe également dans cette ombre, une relation complexe à l'équité.
Le Lion croit souvent en l'égalité, mais c'est une égalité qu'il pense détenir le droit de définir. Il fixe les règles du jeu en partant du principe que ses règles sont les bonnes, ce qu’elles sont probablement d’ailleurs du point de vue technique ou logique. Or, une organisation n'est pas seulement un système logique mais un tissu de subjectivités. Et la notion d'équité, qui se distingue de l'égalité, suppose que le regard s’ajuste à la réalité de chacun et que les différences soient considérées pour leur faire une place juste. Mon enseignante spirituelle Arouna Lipschitz dirait que c'est la reconnaissance de l'autre comme autre qui fonde toute communauté véritablement vivante.
Le Lion voit grand, et c'est l'une de ses beautés les plus précieuses. Il pense en termes d'altitude, d'horizon et d'accomplissement. Mais voir grand peut parfois conduire à ne voir que la destination et à perdre de vue les chemins singuliers par lesquels chaque membre du collectif doit passer pour l’atteindre. La grandeur d'une vision ne suffit pas à légitimer l'uniformité des voies. Et parfois, ce qui paraît être une perte de temps, un détour, une hésitation ou encore une façon différente de faire est précisément ce qui porte en germe une richesse que la vision initiale n'avait pas su anticiper.
Comment cette ombre qui réside en chacun de nous se dépasse-t-elle ?
Tout simplement en apprenant à partager la lumière différemment. Mais aussi en acceptant qu'une vision portée par plusieurs voix puisse devenir quelque chose que l'on n'aurait pas pu atteindre seul.e.
On dit que seul on va plus vite, et c'est très vrai puisque seul.e, on a toujours raison et qu’il n’y a dans l’équation qu’un unique décisionnaire. L’énergie Lion est, à elle seule, efficace, puissante et performante. Mais ensemble, à la seule condition que chaque membre qui forme le tout dispose d'un espace d'expression réel et d'une latitude pour agir à sa façon propre, on va plus loin. L'interdépendance n'est pas une limitation de la souveraineté : elle en est l'accomplissement le plus haut. Car qu'est-ce que serait un roi sans peuple ou un soleil sans planètes pour recevoir sa lumière et sans échanges atmosphériques pour en transformer la chaleur en vie ?
Le dépassement de l'ombre du Lion passe par cette conversion du regard : passer de la centralité solitaire à la centralité relationnelle. Rester au cœur, qui est sa nature et son don, mais devenir un cœur qui bat « pour » et « avec », et non un cœur qui impose son rythme à tous les autres. Cela suppose une forme d'humilité qui n'aboutit pas à un effacement de soi, mais qui reconnaît l'autre comme force de proposition, comme porteur d'une intelligence propre et comme nécessaire à la complétude du projet collectif.
Jung parlait de l'individuation comme d'un processus qui relie, car plus on devient soi-même, plus on est en mesure d'entrer en relation authentique avec l'autre. Pour le Lion, l'individuation collective prend cette forme en apparence paradoxale : c'est en assumant pleinement sa souveraineté qu'il peut enfin accueillir la souveraineté des autres. Et c'est à cette condition seulement que le collectif, au lieu d’être un empire, devient ce qu'il a toujours eu la vocation d'être : un archipel de lumières.
Crédit photo : https://unsplash.com/fr/photos/lion-brun-couche-sur-le-sol-GidYc-pS9sM?utm_source=unsplash&utm_medium=referral&utm_content=creditShareLink
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